Le crime du Bengale

La part d'ombre de winston Churchill

Madushree MUKERJEE

Inconnue en Europe ou sous-estimée, la grande famine du Bengale de 1943 est l’une des tragédies, un des grands crimes, de la IIe Guerre mondiale. Selon l’auteure, elle fit au bas mot 3 millions de victimes et la responsabilité du gouvernement anglais, dirigé par Winston Churchill est écrasante. Elle est due principalement aux réquisitions massives des ressources alimentaires et des moyens de transports de cette province opérées par le colonisateur, qui, d’une part, ne voulait rien laisser aux Japonais s’ils l’envahissaient, et, d’autre part, voulait nourrir en priorité les troupes britanniques opérant au Moyen-Orient ainsi que la population de la Grande-Bretagne. Fondé sur de nombreux témoignages oraux et l’étude exhaustive de la littérature et des archives relatives au sujet, bien accueilli aux Etats-Unis et outre-Manche, ce livre sur « l’holocauste oublié » (The Independent) révèle « un aspect de la personnalité de Churchill largement ignoré par l’Occident qui ternit considérablement sa réputation » (Time Magazine).

Nombre de pages : 430 pages

Prix : 18.00

Thématique :

ISBN : 9782913112568

Lire un extrait :

Le crime du Bengale

Postface

En réponse à Amartya Sen

En décembre 2010, un ancien rédacteur en chef du New York Times, Joseph Lelyveld, critiqua ce livre dans la New York Review of Books. Il était d’avis que j’avais été excessive en faisant retomber la responsabilité de la famine de 1943 au Bengale sur Winston Churchill. « Pour justifier son titre éclatant, écrivait-il, Mukerjee semble ne faire que peu de cas de la démonstration d’Amartya Sen selon laquelle la famine du Bengale n’avait que peu à voir avec une véritable pénurie de nourriture. » Lelyveld continuait en admettant le racisme farouche de Lord Cherwell qui s’était opposé à des envois de secours au Bengale. Mais, insistait-il, « Mukerjee ne va pas suffisamment au fond de l’analyse du travail de Sen, qui l’a mené à des conclusions largement similaires, au terme d’une étude soigneuse effectuée trois décennies après les faits 1. Bien que la guerre eût asséché certaines sources d’importation de grain, il y avait en fait des stocks de nourriture que des Indiens gardaient en réserve, espérant les vendre plus tard à des prix plus élevés. »

Dans mon livre, j’ai longuement exposé les arguments fallacieux de Cherwell, qui tendaient à établir statistiquement que l’Inde détenait assez de céréales pour éviter une famine. J’ai aussi pointé les affirmations erronées d’Amartya Sen, souvent citées pour venir à la rescousse de Churchill refusant d’envoyer des secours. J’ai souligné que Sen s’est servi du plus petit des différents chiffres disponibles concernant les réserves de grain en 1943, m’appuyant en particulier sur le travail de l’historien Mark Tauger, qui a mis en évidence une mauvaise récolte de l’aman (hiver) 1942-43, due à une maladie des plantes favorisée par l’humidité. J’ai aussi relevé que Sen n’avait pas cité correctement les chiffres du gouvernement de l’Inde concernant la pénurie de riz dans la province, l’estimant à 140 000 tonnes à peine, alors que le document auquel il se réfère indique en fait 1,4 million de tonnes. Ce qui lui faisait conclure que le gouvernement de la Nouvelle-Dehli ne pouvait pas prévoir la survenue d’une famine au Bengale.

Après la publication par la revue de ma lettre rappelant ces faits, Sen prit la plume à son tour, jugeant que « Madhusree Mukerjee semble se contenter d’informations modiques », m’accusant de faire « toute une histoire à partir d’une coquille » (une erreur très surprenante dans une citation aussi déterminante, et qui n’a été corrigée dans aucune des huit réimpressions de son illustre Poverty and Famines). Le prix Nobel d’économie 1998 suggérait que je n’avais pas su comprendre toute la subtilité de son analyse, qui fait la distinction entre une pénurie effective et une pénurie sur le papier et « indiquait d’ailleurs que la disponibilité de la nourriture en 1943 (l’année de la famine) était sensiblement plus élevée qu’en 1941 (année sans famine) ». Il accusait aussi Tauger d’utiliser des données peu fiables.

Dans un courrier publié le 24 mars 2011 par la NYRB, celui-ci répliquera en réitérant son argument de toujours selon lequel les chiffres de Sen, qui proviennent du rapport publié par la Commission d’enquête sur la famine, sont établis à partir de prévisions de récoltes hautement sujettes à caution, et non de récoltes réelles. Reprenant la plume, Sen se plaignit d’abord de ce que les « vieux grommellements de Tauger aient été solennellement ravivés dans un journal à large diffusion », concédant toutefois que les chiffres de la Commission avaient été effectivement établis à partir de prévisions. Il affirmait cependant que celle-ci, qui avait rendu ses conclusions à la mi-1945, savait que la récolte avait été amoindrie par des maladies parasitaires et avait soumis ses chiffres à une série de corrections qui les rendaient incontestablement plus précis. Il continuait : « La Commission s’est-elle montrée insensible ou retorse en faisant un usage inapproprié des données rendues publiques entre 1942 et 1945 ? Les preuves en sont minces. La Commission a véritablement essayé de faire tout ce qu’elle a pu pour trouver une explication à la famine. »

Une étude, même superficielle, des documents Navanati (les retranscriptions inédites des audiences secrètes de la Commission d’enquête) montre pourtant à quel point son rapport fut effectivement insensible et retors. On a demandé à ses membres de détruire les notes qu’ils avaient prises, consigne qu’heureusement le juge Nanavati a mangée : ses notes peuvent être consultées aux Archives nationales à la Nouvelle-Delhi. Elles constituent un tableau fascinant et détaillé des circonstances de la famine, et plus généralement, de la période de la IIe Guerre mondiale au Bengale. Apparemment, Sen ne les a jamais consultées.

Qui plus est, le document Nanavati, que d’autres sources corroborent, contient des estimations du déficit des récoltes de l’hiver 1942-43, qui sont absentes du rapport de la Commission. Binay Ranjan Sen, directeur général de l’Alimentation pendant les événements, témoigna que « selon le directeur des Fournitures civiles au Bengale, 20 % de la récolte de riz ont été détruits et 30 %, selon le directeur de l’Agriculture 2 ». La Bengal Provincial Kisan Sabha, une association paysanne, estimait pour sa part que 37,5 % de la récolte avaient disparu 3. Tauger cite aussi l’agronome S. Y. Padmanabhan qui a utilisé des données de deux stations de recherche agricoles en concluant que la récolte aman avait été inférieure d’au moins 50 % (et peut-être même 75 %) à celle (exceptionnelle) de l’année précédente à cause des dégâts causés par les animaux (rongeurs, insectes) 4.

D’autres documents fournissent d’autres chiffres. Les volumes de la somme classique de Nicholas Mansergh, Transfer of Power, indiquent qu’au début de 1943 le gouvernement de l’Inde estimait le manque de riz au Bengale à 1,4 million de tonnes, rien que pour la population civile, et à 2 millions de tonnes, si on prenait en compte les nécessités de la défense et des exportations 5. Dans des documents détenus par le ministère des Transports militaires à Londres, issus de l’India Office, lequel les tenait sans doute du gouvernement de Delhi, les estimations concernant la pénurie de riz vont jusqu’à 2 millions de tonnes pour le seul Bengale, et 3,5 millions de tonnes pour l’Inde entière 6. Le chiffre concernant le Bengale correspond à un manque de 30 % dans la récolte aman, conformément à l’estimation originelle du directeur de l’Agriculture. L’économiste Cormac O’Grada, expert en famines, a étudié les tendances des prix, les reportages des journaux, les communications officielles et les données des récoltes pour 1943, et a lui aussi conclu à un déficit significatif que les autorités ne pouvaient ignorer 7.

Par comparaison, le rapport publié par la Commission d’enquête déclarait que la récolte de l’hiver 1942-43 avait été de 5 millions de tonnes (se fondant sur des données fournies par la direction de l’Agriculture) à opposer à une moyenne normale de 6,2 millions de tonnes, soit un déficit non significatif de seulement 20 % (que le directeur de l’Agriculture estimait pour sa part – je le répète – à 30 %) 8. Rappelons à nouveau que ces chiffres étaient des projections, non des chiffres effectifs, et que, d’autre part, de graves incertitudes pèsent sur leur fiabilité étant donné l’effondrement de l’administration après 1941. Mais, en ajoutant les importations, les petites récoltes survenues plus tard, et après avoir effectué quelques corrections, la Commission fixa le montant de la récolte 1943 à 8,9 millions de tonnes, à comparer avec une moyenne normale de 9,620 millions de tonnes. Cette différence apparemment faible de 724 000 tonnes (soit 7,5 %) amena Sen à prétendre que la pénurie était en elle-même trop peu importante pour avoir causé la famine.

Pour Sen, la famine du Bengale était le résultat pour certaines personnes de la perte de leur « droit d’accès » (entitlement) à la nourriture, perte qu’il considère comme une caractéristique essentielle de toute famine. Que le Bengale ait connu une importante pénurie de grain n’infirme pas cette célèbre théorie, parce qu’un manque total de nourriture peut simplement être une autre sorte de perte de ce droit à la nourriture des populations. Dans un autre courrier à la New York Review of Books, j’écrivais néanmoins que « ce droit est bien plus important pour les citoyens britanniques que pour les sujets des colonies – comme plusieurs des décisions prises par Churchill le montrent bien. Par exemple, en janvier 1943, suivant le conseil de Cherwell, il fit enlever 60 % des bateaux marchands de l’Océan Indien, afin qu’ils puissent être utilisés pour livrer au Royaume-Uni des vivres et des matières premières. Par ce geste, il rendit impossible la livraison du blé australien en Inde et déclencha la famine au Bengale ».

Pour comprendre celle-ci dans tous ses aspects, il faut étendre le concept du droit d’accès pour y inclure non seulement des facteurs socio-économiques, mais encore des facteurs politiques spécifiques, et étendre également le champ des investigations du Bengale vers l’empire britannique tout entier. A maintes reprises, Churchill a choisi de privilégier le confort et la sécurité économique des citoyens britanniques au détriment des sujets de l’empire colonial, prenant une série de décisions qui ont précipité puis aggravé la famine. Une note retrouvée dans les archives de Cherwell indique, par exemple, que la récolte totale de blé dans l’Empire à la fin de 1943-1944 s’était élevée à 29 millions de tonnes, une quantité incroyable, dont le cabinet de guerre voulait retenir le plus grande part comme réserve stratégique pour l’avenir. Donc, bien qu’il soit possible qu’il n’y ait pas eu assez de riz pour le Bengale, il y avait certainement assez de blé dans l’Empire pour qu’on envoie le demi-million de tonnes exigé par le vice-roi Linlithgow en juillet 1943. Et le cabinet de guerre avait à sa disposition suffisamment de bateaux pour le faire transporter. En 1943, le Royaume-Uni importa 26 millions de tonnes de nourriture et de matières premières pour sa seule population civile (et ce chiffre n’inclut pas les produits liquides comme le pétrole).

Dans une de ses lettres à la NYRB, Sen écrivait que « dans sa tentative, obstinée, quoique compréhensible, de crucifier Churchill, elle finit par absoudre l’empire britannique de sa politique confuse et inhumaine, qui eut des conséquences désastreuses ». D’être accusée d’absoudre l’empire britannique d’avoir été inhumain est pour le moins bizarre, mais il est exact que je l’absous bel et bien du crime de confusion. Les autorités britanniques accomplirent parfaitement la seule chose qui comptait pour elles : maintenir l’effort de guerre. A la fin de 1943, l’armée indienne, depuis le Bengale, lança une attaque contre les forces japonaises en Birmanie, avec des soldats bien nourris, reposés et bien entraînés, et protégés contre la malaria, à une époque où on mourait partout de privation de nourriture et de manque de médicaments. Il était très clair que les soldats avaient droit à beaucoup plus que les civils indiens. Et parmi ceux-ci, les soi-disantes « classes privilégiées » de Calcutta, c’est-à-dire les fonctionnaires et les travailleurs employés dans les industries liées à la guerre, recevaient des rations suffisantes et avaient donc des droits supérieurs à ceux des villageois. Et, bien entendu, pas un seul blanc ne mourut à cause de la famine. La population de l’Inde n’était tout simplement pas une priorité : sur ce point, il n’y avait pas la moindre confusion, de quelque nature que ce soit.

Les Indiens ne votaient pas aux élections nationales britanniques et donc leurs souffrances n’étaient d’aucune conséquence pour Churchill. Cette remarque paraît rejoindre une autre des célèbres affirmations de Sen : il n’y a pas de famine dans les démocraties, qui ont pour caractéristiques des élections périodiques et une presse libre. Mais il y a un problème. La démocratie ne se conçoit que dans un Etat national indépendant. Citer l’absence de démocratie comme cause de famine, c’est circonscrire le débat aux limites de la nation où les victimes résident. Or le « manque de démocratie » ne décrit pas exactement l’ignoble esclavage de l’Inde sous le règne britannique, lequel causa des catastrophes qui furent fatales à des dizaines de millions de gens 9. Ignorer le problème de la souveraineté quand on recherche les responsables d’une disette dans un pays colonisé est comme faire retomber sur le seul pilote (voire sur les passagers et les stewards) la responsabilité d’un accident d’avion en ignorant les instructions fallacieuses données par la tour de contrôle.

Dans un monde globalisé, l’affranchissement du risque de famine exige non seulement la démocratie, mais encore la souveraineté politique et économique. La théorie de Sen sur le droit à l’alimentation ne peut être pleinement effective que si elle est étendue à l’ensemble du monde au lieu d’être confinée dans les frontières d’un seul pays 10.

Madhusree Mukerjee
(janvier 2015).

 

NOTES :

1. Sen, Amartya. Poverty and Famines, p. 80 (1ère édition : 1981).
2. Nanavati Papers II, p. 440.
3. Nanavati Papers IV, p. 1104.
4. Tauger, Mark. « Entitlement, Shortage and the 1943 Bengal Famine : Another Look », Journal of Peasant Studies (2003), Vol. 31, n° 1, p. 64.
5. Mansergh, Nicholas, éd., TOP III (1970-82), pp. 333-334, 357, 394.
6. MT 59/631, « With Sir William Croft’s Compliments : India’s Foodgrains Supply », 19 juillet 1943.
7. O’Grada, Cormac. « Sufficiency and Sufficiency and Sufficiency :
Revisiting the Bengal Famine of 1943-44. » <ucd.ie/t4cms/WP10_21.pdf>.
8. Woodhead, John. Famine Inquiry Commission : Report on Bengal (1945), p. 213.
9. Davis, Mike. Génocides tropicaux : catastrophes naturelles et famines coloniales, 1870-1900. Aux origines du sous-développement (Paris : La Découverte, 2003). Traduction française de Late Victorian Holocausts (2001).
10. Voir Mukerjee, M., « Bengal Famine of 1943 : An Appraisal of the Famine Inquiry Commission », Economic and Political Weekly, 15 mars 2014, Vol. xlix, n° 11, pp. 71-75. Egalement Mukerjee, « The Imperial Roots of Hunger », Himal, Vol. 26, n° 2, pp. 12-25, 2013. <himalmag.com/imperial-roots-hunger>.