La Guerre Sociale, un journal « Contre »

La Période héroïque 1906-1911

Gustave HERVE

Gouailleur, féroce, provocateur, mais bien informé et à la mise en page attrayante, l’hebdomadaire mythique, dirigé par le « sans-patrie » Gustave Hervé et Miguel Almereyda (père de Jean Vigo) bénéficiait de collaborateurs émérites. Parmi eux, « la féministe intégrale » Madeleine Pelletier, Eugène Merle, qui créera Paris-Soir, le publiciste libertaire Sébastien Faure, les syndicalistes Emile Pouget (« le Père peinard ») et Georges Yvetot,
ou encore le chansonnier Gaston Couté. Le Canard enchaîné, dont plusieurs des fondateurs venaient de La Guerre sociale, lui devra beaucoup.
Ces textes vifs montrent l’envers du décor de la Belle Epoque, la vie ouvrière et la condition féminine notamment. Mais, du fait du grand bond en arrière effectué par nos sociétés, ils dépassent cet intérêt historique et retrouvent une certaine actualité. Gageons, en tout cas, que les bons bougres et bougresses d’aujourd’hui feront leur profit de ces articles bourrés d’énergie révolutionnaire qu’on ne laisserait plus publier aujourd’hui.

Présentation de Raoul Vilette.

Nombre de pages : 388 pages

Prix : 21.00

ISBN : 2-913112-10-2

Lire un extrait :

La Guerre Sociale, un journal « Contre »

Le droit à l’avortement (20 mai 1908)

Gros scandale dans la région ouvrière du Nord ! On a découvert à Tourcoing une demi-douzaine de faiseuses d’anges qui n’y allaient pas de main morte. L’une d’elles qui opère depuis quarante-cinq ans à raison de deux ou trois opérations par semaine aurait plusieurs milliers d’anges sur la conscience. S’il y en avait comme cela quelques douzaines dans la région, on s’explique que la population de Tourcoing ait diminué dans des proportions qui doivent paraître effrayantes à M.Piot.

Si j’étais une vieille catin en retraite ou un vieux monsieur décoré courant après les petites filles de 10 ans, un prostitué du grand journalisme honnête ou un pédéraste impertinent, ou seulement si j’avais l’âme de larbin sans laquelle on ne fait pas un bon avocat général, j’invoquerais la Morale outragée et j’appellerais les foudres de la loi sur ces mégères.

Pauvre France, de combien de soldats t’ont privée ces monstres ? Usiniers de mon pays, de combien de serfs, mêles et femelles, elles ont frustré vos bagnes industriels ? Sainte Vierge, combien d’âmes immortelles elles ont envoyé ad patres sans les sacrements de l’Eglise ?

La Morale, la Patrie, la Propriété, la Religion, la Vie humaine, cette chose sacrée ­comme dirait Clemenceau, le massacreur de Narbonne et de Casablanca­, elles n’ont rien respecté, ces harpies !

Ce qu’ils vont en entendre sur ce chapitre les malheureux jurés qui vont subir le réquisitoire du défenseur officiel et patenté de l’Ordre et de la Société ! En débarrassant des milliers de femmes de ftus de quelques semaines ou de quelques mois, elles ont tué des germes de vie !

Hé ! cuistre à robe rouge, valait-il mieux qu’elles condamnent à la misère, au déshonneur et au suicide des êtres vivants en pleine conscience ? Tu ne soupçonnes pas les drames auxquels ont assisté ces faiseuses d’anges ? la détresse tragique des malheureuses qu’elles ont délivrées ?

Tu ne devines pas cette religieuse, à qui une éducation idiote avait imposé une chasteté monstrueuse et qui, un beau jour à l’hôpital, est tombée dans les bras de quelque carabin, de quelque infirmier ou de quelque convalescent, lequel s’est empressé de la planter là avec son ventre ballonné ?

Tu ne la vois pas cette ouvrière, mère de sept enfants, que son mari, un soir d’ivresse, a prise de force et pour qui la perspective d’une huitième bouche à nourrir est une catastrophe ?

Et cette jeune fille du monde ­de ton monde­ que l’insuffisance de dot a condamnée à un célibat contre nature et chez qui, un beau jour ou une belle nuit, la nature s’est révoltée, et qui se trouve déshonorée ?

Et cette ouvrière qui gagne 25 sous par jour, pour qui un enfant sera la perte de sa place, la misère et la honte à perpétuité, parce qu’elle aura fauté ?

Tu ne les vois pas, fonctionnaire enjuponné, se rendant la tête basse, la rougeur au front, demander à une de ces mégères providentielles que tu poursuis, de les sauver de la honte, du suicide, d’épargner à leurs proches un malheur qui va empoisonner toute leur vie !

Car c’est une tare dans la société d’être mère sans l’autorisation des autorités constituées.

Mais les mégères risquaient de tuer les patientes !

Et bien quoi ! est-ce que les patientes ne sont pas libres de leur corps ? Est-ce qu’on n’a pas le droit, entre deux maux, de choisir le moindre ?

Si ton imbécile Code pénal n’avait pas prévu des peines atroces pour le médecin qui provoque un avortement, les patientes iraient trouver des mains plus expertes ­et plus propres surtout, moins brouillées avec l’antiseptie­ qui les débarrasseraient sans danger et sans attendre le septième mois !

Un jour viendra où, par l’instruction générale assurée à tous les hommes et à toutes les femmes, les préjugés séculaires ayant disparu, les plus obtus comprendront que condamner quelqu’un à la chasteté, c’est aussi raisonnable, comme disait Luther, que de décréter qu’on vivra sans boire et sans manger et que la morale et l’honneur ont aussi peu à voir dans les relations sexuelles que dans toutes les autres fonctions physiologiques de notre machine humaine.

Un jour viendra où tous les enfants porteront le nom de leur mère, où il n’y aura plus ni enfants naturels, ni enfants légitimes, et où la société assurera à toutes les mères la subsistance de leurs enfants en bas âge.

Quand ce jour viendra-t-il ?

Il arrivera quand les travailleurs organisés, dans la CGT, auront mis la main sur les mines, les usines, les banques, les maisons d’habitation, les grands domaines ; quand ils auront, par l’expropriation des parasites, par la suppression des gaspillages de la société capitaliste et l’organisation de la production sur des bases sociales, assuré à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, l’instruction, le bien-être et l’indépendance.

Jusque-là, le seul remède à la généralisation des manuvres abortives, c’est de propager dans toutes les classes de la société la connaissance des pratiques malthusiennes qui permettent, on le sait, de ne procréer qu’à volonté, dans la limite où l’on a les moyens ­et le droit­ d’avoir des enfants.

En attendant que les moyens préservatifs malthusiens soient connus universellement, c’est à chacun de nous, dans son entourage, dans sa famile, de réagir contre les préjugés stupides et féroces dont sont victimes les filles-mères ; c’est le devoir surtout de tous les esprits libres, au risque de scandaliser les Piot, les Bérenger (1) et toute la race des Tartuffe, des pharisiens et des imbéciles, de réclamer hautement le droit à l’avortement.

Un Sans-Patrie (Gustave Hervé).

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Note :

(1) Ce magistrat, prénommé René et surnommé « le Père-la-pudeur » avait mené une campagne pour la répression accrue des délits de « murs ».