La Révolution bat en retraite

La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24)

On a souvent du mal à se représenter comment la Russie est passée de la prise du pouvoir par les bolchéviques fin 1917 à la terreur stalinienne. Sur les traces de Stephen A. Smith (Pétrograd rouge), Simon Pirani a choisi de décrire une partie du processus en étudiant la vie quotidienne et les conditions de travail des ouvriers de Moscou pendant la période 1920-24, et en se faisant l’écho de leurs revendications et de leurs protestations face à une classe dirigeante en formation qui alternait encore répression et dialogue. L’auteur explique que les travailleurs soviétiques en général, au sortir des ravages de la guerre civile, firent le choix de soutenir nolens volens le nouveau régime, afin de rétablir la production des marchandises indispensables et un minimum de régularité dans les approvisionnements alimentaires – et ce malgré l’écrasement de la révolte de Cronstadt et des grèves de Pétrograd en 1921. Mais ce choix, ils le firent, insiste Pirani, en sachant bien qu’en échange ils devraient abandonner les quelques libertés et pouvoirs politiques qu’ils détenaient encore.

Préface d’Eric AUNOBLE.

Illustration : « Lénine en promenade avec les enfants », tableau de A. Deneïka (1938).

Nombre de pages : 420

Date de parution : 15 août 2020

ISBN : 2-913112-67-6

Prix : 18.00

Catégories : , Étiquette :

Lire un extrait

SOMMAIRE

Introduction : les travailleurs et l’Etat soviétique

  1. Lutter pour survivre : les travailleurs en juillet-décembre 1920
  2. Douces visions et affrontements amers : la fête de juillet-décembre 1920
  3. Une révolution qui ne l’était pas : les travailleurs et le parti en janvier-mars 1921
  4. La NEP et le « sans-partisme » : les travailleurs en 1921
  5. Renégats, opposants, suicidés et administrateurs : le parti en 1921
  6. Mobilisations de masse contre participation des masses : les travailleurs en 1922
  7. L’élite du parti, les directeurs d’usines et les cellules du parti en 1922
  8. Le contrat social en pratique : les travailleurs en 1923
  9. Les dirigeants prennent les commandes : le parti en 1923-1924

Conclusions : l’impact sur le socialisme


5

Renégats, opposants, suicidés et administrateurs

Le Parti en 1921

La vie dans les rangs bolchéviques changea radicalement   au cours de la première année de la NEP. Une minorité importante des « communistes de la guerre civile » se sentirent d’un coup étrangers au parti, souvent parce qu’ils pensaient que celui-ci abandonnait la classe ouvrière et que la lutte contre la bureaucratie était perdue. Leurs tentatives de structurer leur opposition, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du parti, se heurtaient à la répression. D’autres, qui en 1920 avaient nourri des espoirs exagérés de succès rapides dans la marche vers le communisme, perdaient ces illusions. Mais, pour la plupart des militants, la reprise économique les conduisit à aller occuper des postes administratifs dans la machine d’Etat soviétique, pour lesquels ils n’étaient souvent pas préparés. A la fin de 1921, ces travailleurs-devenus administrateurs – ainsi que les soldats-devenus administrateurs et les administrateurs-devenus bolchéviques – formaient la majorité du parti au sein duquel la nouvelle élite dirigeante commençait à s’assurer des appuis. Mais au fur et à mesure que le parti consolidait son rôle dans l’Etat, son implantation parmi les travailleurs s’affaiblissait. Ses militants travaillant en usine devenaient minoritaires, et parmi ceux-ci ceux qui étaient effectivement devant les machines plutôt que derrière des bureaux devenaient minoritaires au sein de cette minorité. Les discussions sur les formes alternatives de pouvoir politique et d’organisation de l’Etat qui avaient fait rage en 1920 furent mises de côté. Selon l’explication prédominante, la racine des problèmes du parti était constituée par l’influence exagérée des éléments petit-bourgeois. Il fallait s’y attaquer en formant les membres de la classe ouvrière à l’art de gouverner et en augmentant leur proportion au sein des responsables. C’est ce raisonnement qui inspira la purge menée à la fin de 1921. Mais sa mise en œuvre manifestait l’absence d’unanimité sur la relation du parti avec l’Etat : certains essayaient d’utiliser la rhétorique antibureaucratique comme une arme contre les privilèges de l’appareil, tandis que d’autres y voyaient surtout une occasion de faire taire les oppositions.

Avec l’introduction de la NEP, un nuage d’incertitude politique s’installa sur le parti. le centraliste-démocratique Ossinski avait fait une tournée dans les provinces centrales de la Russie en avril-mai 1921 et, à son retour, avait signalé au Comité central (CC) que la nouvelle politique n’avait « pas été comprise » par les militants. Sur sa proposition, une conférence spéciale fut convoquée du 26 au 28 mai.1 Ses procès-verbaux, qui ne furent jamais publiés, révèlent de profondes divergences. Le soutien enthousiaste de Lénine au libre-échange des produits agricoles excédentaires y était remis en question par les responsables de l’approvisionnement alimentaire, qui craignaient que les forces du marché ne succombent à leurs vieux démons. Mais ces responsables furent à leur tour accusés de continuer à réquisitionner les céréales comme si la décision de leur abolition n’avait jamais été prise. De leur côté, les organisations du parti en milieu rural interprétèrent l’appel de Lénine à l’initiative locale comme l’autorisation de se subordonner l’appareil d’approvisionnement alimentaire. Les communistes des villes, y compris les moscovites, exprimaient la crainte que l’industrie ne soit délaissée et la classe ouvrière perdante si des compromis indus étaient passés avec la paysannerie. Larine, le journaliste Lev Sosnovski2 et d’autres craignaient que la campagne proposée par Lénine pour relancer la petite industrie puisse, si elle n’était pas correctement menée, nuire à la grande industrie et, par extension, à la classe ouvrière et à l’Etat ouvrier. La conférence entendit également des rappels sur les niveaux d’incompréhension pure et simple de la NEP dans les rangs du parti.3 Les changements dans les systèmes de versement des salaires, la location des usines aux anciens propriétaires et l’échec jusqu’à présent du plan de relance de la grande industrie avaient « provoqué le chaos [au sein du parti], encore aggravé par la famine [de la Volga] », ainsi que le rapporta Zaslavski à Molotov : « Les membres du parti issus de la base, au niveau intermédiaire et très souvent supérieur, adoptent un ton absolument inacceptable dans les discussions sur les récents décrets [de mise en œuvre de la NEP] » ; les réunions de militants présentent des « caractères inopportuns et oppositionnels » ; et, pire encore, il n’y a pas d’informations claires émanant de la direction centrale.4

La désaffection des communistes de la guerre civile.

Un flux constant de démissions, notamment de la part de militants ouvriers de valeur, s’accéléra au début de 1921. Ainsi, l’organisation régionale de Moscou passa de 52 254 membres en juillet 1920 à 50 836 en juin 1921, puis à 40 767 en septembre 1921 et à 34 436 en février 1922 après la réinscription nationale.5 Mais une minorité avait démissionné pour des raisons clairement politiques. Le secrétaire du CC, Molotov, attribua ces « démissions individuelles ou collectives » à une « vacillation », suite au tournant politique pris lors du Xe congrès.6 Mais le malaise était plus profond. Les départs avaient commencé avant, résultant en partie de l’accroissement des pouvoirs et des privilèges. La cellule de Goznak dut accepter la démission de six membres actifs entre novembre 1920 et mars 1921. Celle de l’AMO connut au même moment des départs importants (voir chapitre 1). Ignatov déclara au Xe congrès que les départs « en masse » de militants ouvriers prouvaient que le parti avait « rompu ses liens » avec la classe dont il était censé être l’avant-garde.7 Les démissions expriment les inquiétudes de la base concernant le « bureaucratisme », expliquait en avril 1921 dans une lettre à Lénine, G. Lébédev, un responsable du district de Gorodskoï, qui avait signé le manifeste d’Ignatov en février 1921 mais avait renoncé à toute activité oppositionnelle après le Xe congrès.8 Lébédev avertissait que « non seulement des travailleurs pris individuellement, mais des cellules ouvrières entières, partaient ». Il donnait à Lénine l’exemple du groupe communiste de l’atelier d’imprimerie du Registroupr (les services de renseignement de l’armée), où lui-même avait été envoyé pour prévenir une démission collective qui s’annonçait.9 Il expliquait la position du leader du groupe, Ermolaïev, typographe et communiste « éclairé et indépendant », récemment promu à sa direction. Les raisons de sa démission concernaient « l’éloignement du parti des masses prolétariennes », « l’exploitation de la base et du prolétariat dans son ensemble par les dirigeants du parti » et la généralité du « népotisme, du trafic d’influence et du marchandage, [ainsi que la disparition de] la fraternité et de l’égalité ».10 Ermolaïev avait adhéré en octobre 1919 pendant une « Semaine du parti ». Au cours des dix-huit mois qui s’étaient écoulés, celui-ci n’avait fait que se détourner de la classe ouvrière et même avait « depuis longtemps cessé d’être un parti ouvrier » disait Ermolaïev qui en tant qu’ouvrier ne voulait pas le cautionner en demeurant dans ses rangs. Il avait ensuite préconisé la construction d’un « parti communiste ouvrier », distinct des bolchéviques. Lébédev signalait à Lénine que ces militants en instance de départ et d’autres restaient en contact les uns avec les autres, et lui confiait ses soupçons qu’ « un parti parallèle était en train de s’organiser ». Cette crainte était justifiée.

La tentative la plus avancée en ce sens fut celle de Panioutchkine, dont le « Parti socialiste ouvrier et paysan » trouva des soutiens parmi les communistes dissidents des districts de Gorodskoï et de Bauman.11 Le premier manifeste du groupe dénonçait la corruption idéologique et organisationnelle du parti bolchévique « sous l’emprise d’éléments étrangers aux travailleurs », qui avaient créé une atmosphère « de chaos, de bacchanales, de manigances absurdes, de clientélisme, de pratiques brutales et de toutes les formes imaginables de khlestakovchtchina ».12 Tout cela, « il était impossible de le combattre » en restant dans ses rangs. L’introduction de la NEP amena Panioutchkine à conclure que la direction bolchévique avait rendu « à la bourgeoisie » le pouvoir conquis par les ouvriers en octobre 1917. En mars 1921, juste avant de quitter le parti, il dénonça les décrets du Sovnarkom sur l’impôt en nature et la libéralisation du commerce comme « favorisant les capitalistes, les propriétaires terriens et la bourgeoisie ». Mais le RKSP était plus qu’une réaction impulsive à la NEP. En politique, il cherchait à restaurer la démocratie soviétique de 1917, comme le montrait son appel aux sans-parti du soviet. Dans le domaine économique, il soutenait les « syndicats de production » défendus par l’Opposition ouvrière ; proposait que toutes les nominations administratives se fassent par l’intermédiaire de ces syndicats, et que les personnes ainsi nommées soient à l’abri des vetos du Conseil suprême de l’économie (VSNKh) ou de ses organes affiliés ; et aussi qu’elles puissent être immédiatement révocables par les syndicats, en cas de besoin.13 Le RKSP se développa rapidement au cours de ses quelques semaines d’existence active, entre avril et juin 1921. Il recruta 200 à 300 personnes et installa un local dans le centre de Moscou, où se tenaient des réunions qui pouvaient en attirer près de 100. Ce parti envoyait aussi des agitateurs sur les lieux de travail et organisait des assemblées plus importantes avec des ouvriers et des soldats, au cours desquelles ils cherchaient à entamer la discussion avec les bolchéviques.14 Le 7 juin, les locaux du RKSP furent perquisitionnés. Au moins 18 personnes furent arrêtées, Panioutchkine et d’autres emprisonnés ou envoyées en exil administratif, c’est-à-dire sans jugement. Comme les cibles étaient vraisemblablement des communistes, même dissidents, la Tchéka se sentit obligée de justifier son action en prétendant que le RKSP « essayait » de corrompre des fonctionnaires et « se préparait » à voler du matériel d’impression. Mais au Comité de Moscou (CM), Zélenski reconnut qu’il ne s’agissait que de « mettre hors d’état de nuire [les partisans de Panioutchkine] ». Celui-ci sera libéré sous caution en décembre 1921. Puis, il rencontrera Lénine pour « reconnaître son erreur » avant d’être réadmis au sein du parti.15

Un autre groupe de dissidents qui rompit avec le parti en 1921, les « Communistes de gauche révolutionnaires », accusait la direction bolchévique d’en être « revenue au capitalisme ». Ils appelaient à voter aux élections des soviets pour des « communistes du rang, des syndicalistes, de l’Opposition ouvrière et de la gauche » en général plutôt que pour ceux qui, « sous l’influence du sommet, ont abandonné et oublié nos intérêts ». Ce groupe affirmait que, pour avoir tenté de réformer l’organisation du parti de Moscou et de contester la « démagogie kaménevienne », ses membres avaient été « poussés dans la clandestinité ». Il reprenait les arguments des communistes de gauche au niveau international, dénonçant la politique de « Front uni » 15* du Comintern comme étant préjudiciable aux luttes des travailleurs allemands et anglais.16

Il faut faire une distinction entre ces opposants, qui quittaient le parti pour poursuivre un combat politique, et les autres communistes qui en démissionnaient par désillusion. Pour les Panioutchkine et les Ermolaïev – ainsi que pour les opposants restés à l’intérieur du parti –, le marxisme était un moyen de comprendre le monde et de le changer, et qui pouvait être retourné contre les dirigeants du parti au sein duquel ils l’avaient étudié. Ces dissidents acceptaient la nécessité du recul implicite représenté par la NEP, mais rejetaient la manière dont elle était mise en œuvre ainsi que la forme du régime politique. Pour d’autres militants, dont la relation avec le parti était fondée plus sur des émotions que sur des considérations politiques, et en particulier sur l’exaltation générale qui avait suivi la fin victorieuse de la guerre civile, la NEP fut un choc désagréable. Pour ceux qui avaient vu dans le « communisme de guerre » une voie vers une sorte de socialisme d’Etat, la NEP marquait la perte de beaucoup de valeurs pour lesquelles ils s’étaient battus – qu’ils aient ou non envisagé sérieusement une alternative à celle-ci. A l’AMO, le jeune communiste Dvoretski, à peine rentré de Cronstadt, où il avait été blessé lors de l’assaut contre la forteresse, démissionna immédiatement du parti. « Je ne peux pas dire exactement de quoi il était mécontent. J’ai vu simplement que son humeur avait complètement changé », se souvient un de ses camarades. Un autre manuscrit trouvé à l’AMO raconte comment Vigant Zemliak, un communiste letton qui avait participé à des combats de rue en 1917, avait quitté le parti en 1921. « Il est arrivé un jour à l’usine avec ses bottes en lambeaux et s’est mis à hurler : “Mais pourquoi nous battons-nous ?” » Grisline, un « bon camarade » qui travaillait près de lui, essaya de lui dire qu’ « on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut attendre le bon moment… » Zemliak lui répondit hors de lui que pendant la guerre civile les dirigeants de la cellule « étaient tranquillement chez eux pendant que ma femme et moi on se battait ». L’honnête bolchévique, ancien combattant désillusionné par la NEP, était une figure littéraire très populaire à l’époque. Le roman de Iouri Libédinski, Kommissary, rapporte des conversations fréquentes sur le même thème : des héros de la guerre civile frappés par la pauvreté, des responsables du parti restés à la maison pendant que d’autres combattaient, et les doutes engendrés par la NEP. Peut-être, les mémorialistes de l’AMO, relatant ces faits dix ans plus tard, furent-ils influencés par des anecdotes qu’ils avaient entendues et lues entre-temps. Mais la puissance de la désillusion de l’après-guerre civile se retrouve dans d’autres témoignages contemporains.17

Elle fut exprimée avec éloquence par certains des plus grands poètes ouvriers de Russie. Sur les six poètes ouvriers élus au comité central de la Proletkoult (Proletarskaïa koultoura) lors de son congrès fondateur de septembre 1918, un (Fédor Kalinine) est mort en 1920 et quatre autres (Mikhaïl Guérassimov et Ilia Sadofiev de Moscou, Vladimir Kirillov et Alekseï Machirov de Pétrograd) ont quitté le parti en 1921.18 Parmi les poètes moscovites qui, avec Guérassimov, formèrent le groupe Kouznitsa (La Forge) en 1920, Vassili Aleksandrovski (probablement) et Sergueï Obradovitch (certainement) quittèrent également le parti en 1921, tandis que Grigori Sannikov et Vassili Kazine y demeuraient.19. Le cri d’indignation poétique de Guérassimov de 1921, Tchernaïa pena (« Ecume noire »), contient un jeu de mots anti-NEP (pena/NEPa) dans son titre.20 Le poète oppose une victime de la faim « au visage de plomb », tremblante, languissante sous un pont, aux « grosses dames blanches sov-bourj (« bourgeoises soviétiques », un mot de l’époque) assises à l’orchestre du théâtre, « engoncées » dans leurs soieries étincelantes. Furieux de la parure de ces dames, Guérassimov écrivait : « Col bleu et vulgaire, je pleure / Avec les dents qui claquent et les veines qui se tordent : / « Serrez vos lèvres carminées ! » / Elles, ces plaies de l’ordure, / Suppurent du suint du passé ! » Guérassimov s’inscrivait dans une tendance, bien établie parmi les ouvriers communistes, à dénigrer les épouses des fonctionnaires. Les exemples sont nombreux. La lettre de Vlassov à Lénine, citée au chapitre 2, dénonçait les femmes des dirigeants qui « se rendent dans leurs datchas, portant d’énormes chapeaux faits de plumes d’oiseaux-de-paradis ». Au cours de la discussion sur « la base et le sommet », une cellule du chemin de fer reliant Moscou à Nijni-Novgorod, après avoir demandé que le parti soit « purgé des opportunistes qui se dissimulent sous le drapeau communiste », notait avec colère que « pendant qu’un communiste du rang se sacrifie et regarde ses enfants mourir de faim, d’autres ne sont pas prêtes à abandonner même leurs bijoux d’argent ».21 La compagne du fonctionnaire privilégié en question occupera en 1930 une place dans la littérature en tant qu’ « épouse du camarade Pachkine » dans Kotlovan, (La Fouille ou Le Chantier, en français), le roman d’Andreï Platonov, sombre parodie de la collectivisation forcée. Le caractère sexiste de ces récriminations, et la culture masculine du mouvement ouvrier qu’elles reflètent, ne signifie pas qu’elles étaient toujours sans fondements. De plus, dans le contexte des épanchements de Guérassimov, elles exprimaient l’impuissance sociale et politique ressentie par certains héros de la guerre civile. Certainement, dans Tchernaïa pena, les symboles qui, pendant cette guerre, avaient signifié la vitalité de la révolution prolétarienne sont-ils ébréchés. « La force irradiante sombre dans le bourbier moscovite. » Le soleil de mai – qui, selon le poète Vassili Kazine (un camarade de Guérassimov) « pren[ait] des forces » un an auparavant et « souleva[it] le feu des épaules hâlées »22 – « faiblissait » désormais.

Le sujet de Boudni (La vie de tous les jours), écrit en juin 1921 par Vassili Aleksandrovski 23, est le fossé créé entre les apparatchiks et les communistes de la base. La morale est un « nouveau continent » pour les hommes de l’appareil, écrivait-il avec sarcasme. Ils s’imaginent qu’ils peuvent faire face à la division et à l’aliénation de la société soviétique par un décret du Sovnarkom, mais cette vie corrompue « rampe vers les dirigeants, vers le comité local, en s’accrochant aux ourlets des madame au visage rouge ». La cible principale de sa colère est « cette racaille assise derrière un bureau » d’un service soviétique quelconque : « Il ne travaille que de 3 à 4 heures du soir/ Et comment osez-vous vous présenter sans un rapport ? », glapit-elle ; à 4 heures, il grimpe dans sa voiture tandis que le visiteur reste là, « interdit ». Aleksandrovski oppose l’apparatchik aux véritables militants : « Je sais qu’il y a une autre vie, d’autres gens, / Qui créent l’œuvre de leur vie : un grand rêve, / Leurs poitrines rongées par la consomption, / Comme des sentinelles en faction. / Il y a des gens qui ont une grande patience ; / Les larcins, la Soukharevskaïa et les rations, ce n’est pas pour eux, / Ils sont convaincus de leur propre transfiguration / Et on ne les arrachera pas à l’établi rouillé.»

La croyance des poètes prolétariens dans le pouvoir de transformation sociale de leur art est frappant. Pendant la guerre civile, ils avaient tout balayé derrière eux, mais au milieu de 1921, ils étaient profondément conscients de leur impuissance. Dans Tchernaïa pena, Guérassimov imagine que son soliloque rageur est en quelque sorte efficace. « C’est moi, le syndicaliste en col bleu / Je crie depuis la galerie / Et qui fera taire mon cri de fer ? » Ce cri qui fait que les grosses dames blanches de la sov-bourgeoisie « sombrent dans un gouffre noir ». Mais de nouveau dans la rue, alors qu’une « marque ignoble » est gravée sur le front des gens, les poètes ouvriers sont « crucifiés sur les lampadaires ». C’est là que se termine le poème. Et il est signé du même Guérassimov dont les revendications exagérées sur le pouvoir de transformation de son métier avaient, un an auparavant, été saluées par l’ensemble du mouvement Proletkoult. Les membres loyaux du parti se sont aussi amollis. Sémion Rodov, dans son court poème Pesnia (Chansons),24 marche la nuit, chantant seul un chant révolutionnaire : « Il y eut des moments – il n’y a pas si longtemps – / Où sont-ils passés ? / Quand nous marchions en rangs serrés / Tous ensemble, / Un million de cœurs / Comme un seul, / Et la moitié du ciel / Secouée par notre chanson. » Mais désormais, sa « chanson solitaire » n’aidait pas à rallier ceux qui avaient faibli. Anton Prishelets, un jeune collaborateur de Kouznitsa déplorait dans son poème Poète le caractère banal d’un emploi dans une rédaction – courant à cette période pour un écrivain en herbe.25 « «Sur les murs – Zinoviev, Trotski, /Lénine, Sur le sol – bouts de clopes, poussière et paquets vides. »

On est loin des déclamations conquérantes de la guerre civile. Mark Steinberg, dans son étude sur les écrivains prolétariens, a souligné que « le doute, l’ambivalence et l’ambiguïté non résolus jouent un grand rôle dans cette histoire ».26 Il montre que, même pendant la révolution et la guerre civile, les écrivains ouvriers ont parfois exprimé des doutes sur le développement collectif et technique, sur la ville et la modernité – tout en exprimant simultanément des croyances fortes construites sur ces thèmes modernistes. Ces doutes et ces points d’interrogation étaient certainement présents, même pendant la guerre civile : il s’agissait de personnes qui prenaient les idées et les sentiments au sérieux et essayaient de réfléchir à leurs conséquences. Néanmoins, pendant les hostilités, un sentiment de force collective prédominait ; en 1921, il se dégonfla rapidement.

La désillusion de 1921-22 fut également à l’origine d’une vague de suicides. Il y a trop peu de statistiques pour déterminer l’ampleur de ce phénomène – mais il a existé, surtout dans les universités et l’armée. La plus grande vague de suicides parmi les militants communistes, en 1924-26, était encore à venir. Mais, au début de 1922, M. Reisner avait déjà écrit :

C’est le plus difficile pour les romantiques révolutionnaires. La vision d’un âge d’or se déployait si près d’eux. Leurs cœurs se sont consumés. […] Et des histoires tristes circulent. Ici, un de nos héros de la guerre est rentré chez lui et s’est suicidé. Il ne pouvait plus supporter les vilaines querelles mesquines. Une goutte de trop et la coupe a débordé. […] Et là, on parle de la mort précoce d’un jeune ouvrier, membre du Komsomol. Aussi à cause de broutilles. Il y a plus d’un incident de ce genre à déplorer.27

L’opposition au sein du parti.

Le Xe congrès apporta de profonds changements pour les opposants qui se battaient à l’intérieur du parti. Les assurances de Lénine que l’interdiction des fractions n’entraverait pas la libre discussion se révélèrent sans valeur. Les collaborateurs de Lénine (Molotov, Iaroslavski et V. M. Mikhaïlov) remplacèrent les partisans de Trotski (Krestinski et Sérébriakov) et de Préobrajenski au secrétariat du CC, et en mai 1921 ce secrétariat voulut marquer son autorité sur les fractions syndicales bolchéviques.28 Il imposa une nouvelle direction au syndicat des métallurgistes, jusqu’alors le cœur de l’Opposition ouvrière, et écarta les dirigeants bolchéviques modérés du Conseil central des syndicats panrusse (VTsSPS), Tomski, Riazanov et Roudzoutak, pour avoir ignoré une instruction obscure concernant la formulation d’une résolution du congrès.29 Alors que les CD, relativement soudés, pouvaient se retirer dans une semi-clandestinité, l’OO, qui disposait d’un soutien considérable parmi la base, devait choisir : se battre et risquer l’exclusion, ou se soumettre. Cette alternative fut discutée lors de réunions tenues en février 1922. Parmi les participants figuraient des syndicalistes et des directeurs d’usines moscovites, dont Genrikh Bruno, F. D. Boudniak et Mikhaïl Mikhaïlov, qui occupaient des postes de direction dans les « trusts » de l’artillerie, de l’automobile et de l’aviation, respectivement, et Grigori Deulenkov, un responsable du syndicat des métallurgistes qui avait gravi les échelons de la hiérarchie au Dinamo. Certains partisans de l’OO insistèrent pour passer à l’offensive et faire du groupe un centre de lutte contre les tendances petites-bourgeoises renforcées par la NEP. Mais cela aurait probablement signifié une rupture avec le parti, ce qui faisait hésiter la plupart de ses membres. On décida donc de publier un appel de Chliapnikov, Medvedev et d’autres dirigeants de l’OO de la Comintern pour protester contre les mesures disciplinaires imposées par la direction. Mais celui-ci fut rejeté. Le XIe congrès du parti renforça encore ces mesures, plaçant l’opposition irréversiblement sur la défensive.30

Les groupes d’opposition de Moscou, qui avaient valu à l’organisation locale du parti une réputation de dissidence, étaient confrontés au même dilemme. Le groupe dirigé par Ignatov se dissout formellement, mais celui du quartier de Bauman passa à l’offensive. Il s’opposait à certains aspects de la NEP qu’il considérait comme préjudiciables à la classe ouvrière et insistait pour que soient appliquées les résolutions du Xe congrès touchant au respect de la démocratie à l’intérieur du parti. En juillet 1921, Chliapnikov prit la parole lors d’une réunion dans le district et affirma que le gouvernement soviétique n’avait pas utilisé les richesses arrachées à la bourgeoisie pour renforcer la dictature prolétarienne ou améliorer la situation des travailleurs. Au contraire, il avait distribué ces richesses avec une grande prodigalité, même aux groupes sociaux qui n’ont rien donné en retour. Sovétov proposa une résolution qui acceptait le principe de la NEP, mais poussait vivement à l’adoption de politiques qui « renforceraient le prolétariat » et utiliseraient ses « ressources de créativité collective », par exemple en louant des entreprises à des collectifs de travailleurs plutôt qu’à des « preneurs à bail entrepreneuriaux et spéculatifs ».31 Les arguments du groupe de Bauman sur la démocratie intérieure furent présentés dans une lettre aux délégués de la conférence régionale du parti d’octobre 1921. Il était demandé au Comité de Moscou (CM) de « rompre résolument avec la pratique des affectations centralisées (le naznatchenstvo) et de privilégier l’élection des responsables du parti à tous les niveaux » et de « rompre avec l’irresponsabilité et l’absence de retours d’information qui produisent inévitablement servilité et flagornerie, [ainsi qu’] un type particulier de cadres très appréciés des dirigeants du parti et des carriéristes ». Une véritable unité et l’élaboration collective des décisions du parti ne peuvent se réaliser que si toutes les questions sont discutées « en toute liberté » poursuivait la lettre, qui protestait aussi contre la pratique désormais courante consistant à « déplacer sans cesse les militants d’un secteur à l’autre et d’une région à l’autre ».32

Les arguments du groupe de Bauman demeuraient pertinents, car les privilèges de l’appareil et les libertés prises avec la démocratie interne continuaient à susciter l’émotion dans les rangs communistes. En juin, la conférence régionale avait noté que la mise en œuvre de « l’effort d’égalisation des conditions matérielles des militants, décidé par le Xe congrès », avait été médiocre et appelé à de « véritables mesures » à cet égard. La cellule de Kaoutchouk, qui n’avait pas soutenu l’opposition de 1920, avertissait que l’autorité morale du parti dépendait de la cessation par certains membres de l’exercice des « avantages spéciaux associés à leurs responsabilités administratives ». La question des privilèges des résidents du Kremlin, si explosive en 1920, se posa à nouveau. En novembre 1921, le bureau du CM décida d’exiger du CC des réponses sur les « droits exclusifs d’appropriation » dont jouissait la coopérative de la forteresse, et de transférer la gestion de son approvisionnement alimentaire aux organisations locales.33 La colère du Comité de Moscou contre le confort relatif des résidents du Kremlin était certainement sincère, tout comme d’ailleurs sa conviction que des critiques aussi virulentes que celles des baumaniens devaient être étouffées, notamment en déployant contre eux toute la panoplie des méthodes disciplinaires habituelles : redéploiement des cadres, « exil » des indésirables hors de Moscou et « fabrication » des salles avant les réunions publiques. En août-septembre, le district fut réorganisé, les effectifs loyalistes augmentés par l’affectation de jeunes à plein temps venus d’ailleurs, tandis que les dissidents étaient éjectés du comité de district. Ensuite, des mesures punitives vinrent. [L’un des exclus,] Sovétov, qui était revenu de la guerre civile avec la tuberculose et qui avait rechuté en septembre 1921, reçut à plusieurs reprises l’ordre de se rendre à la campagne pour en ramener des denrées alimentaires. Le CM voulut bien revenir sur cette décision après une première réclamation de Sovétov contre cet assassinat programmé, mais la deuxième, formulée en décembre, selon laquelle l’expédition à la campagne n’était qu’ « un moyen de me régler mon compte pour avoir osé exprimer avoir mes propres opinions », resta lettre morte. Le bureau du CM maintint son exclusion.34

Kouranova et Berzina furent mutées hors du district, et aux Ateliers d’artillerie lourde, Bourdakov fut exclu pour « désaccord sur la question de la NEP ».35 Les dirigeants du défunt groupe Ignatov furent également touchés : Ignatov lui-même fut envoyé prendre la tête de l’organisation du parti à Vitebsk – ce qui dans le contexte était une forme d’exil – et Angarski nommé à la mission commerciale soviétique de Berlin.36

Les idées dissidentes avaient trouvé un public réceptif dans les établissements d’enseignement supérieur qui devaient poser les fondements d’une nouvelle « intelligentsia rouge ». Très vite, sous l’effet de l’arrivée de nombreux anciens combattants de la guerre civile, ces institutions – à Moscou, l’Université communiste Sverdlov, destinée aux ouvriers ; l’Institut des professeurs rouges, une école supérieure analogue ; et les facultés ouvrières (rabfaky) installées dans d’autres universités – offraient un terrain favorable à la propagande de l’opposition.37 Le groupe clandestin de la « Vérité ouvrière », selon qui la direction du parti représentait une « intelligentsia technique » œuvrant à la restauration du capitalisme, avait sa base principale dans le monde universitaire « rouge ». Deux de ses principales organisatrices, Polina Lass-Kozlova et Fania Choutskever, étaient des étudiantes.38 La plate-forme du groupe affirmait que la NEP équivalait au « rétablissement de rapports sociaux capitalistes typiques ». La Révolution d’octobre fut « l’événement le plus héroïque de l’histoire des luttes du prolétariat russe », mais, en brisant le pouvoir des propriétaires terriens, de la bureaucratie tsariste parasitaire et de la bourgeoisie, elle n’a fait qu’ouvrir la voie à la « transformation rapide de la Russie en un pays capitaliste avancé », expliquait-on. Après la révolution et la guerre civile, la bourgeoisie était divisée et la classe ouvrière « pas préparée à l’organisation de la société sur de nouvelles bases ». Une « intelligentsia organisationnelle technique » se mit donc en place ; et une nouvelle bourgeoisie commença à se former au fur et à mesure que ce groupe social fusionnait avec des éléments de l’ancienne. Le parti bolchévique, ouvrier en 1917, était devenu le représentant de cette intelligentsia organisatrice, séparée des ouvriers par un gouffre toujours plus profond. Le « travail militant de classe » parmi les « ouvriers d’avant-garde sans parti et les éléments du parti [bolchévique] ayant une conscience de classe » étaient les moyens par lesquels devait être construit un nouveau « parti du prolétariat russe », qui défendrait des liens plus étroits avec les Etats-Unis et l’Allemagne, ainsi qu’un boycott de la France réactionnaire » ; il lutterait pour des objectifs démocratiques de « liberté d’expression et de réunion pour les éléments révolutionnaires du prolétariat », s’opposerait à « l’arbitraire administratif » et combattrait l’illusion engendrée par le monopole électoral formellement exercé par les travailleurs. Tels étaient les principaux points de leur programme.

(…)