Les Coulisses de l’Anarchie

Propagandistes, émeutiers, antipatriotes, trimardeurs, pieds-plats, dynamiteurs, estampeurs et illégalistes.

Flor O'SQUARR

Publiciste mondain et duelliste à ses heures, Flor O’Squarr n’était pas exactement un sympathisant de « l’Idée », mais il en connaissait bien les hommes, qu’il admirait souvent. Toutes ces particularités font de ce panorama du mouvement anarchiste, dressé en 1892, au cœur des années de poudre, un livre passionant, à l’écriture plaisante, et riche d’anecdotes (piquantes – comme il se doit).

Avant-Propos de Julius Van Daal.

Nombre de pages : 288

Prix : 13.50

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Lire un extrait :

Les Coulisses de l’Anarchie

tiré du chapitre sur « Les anarchistes anonymes ».

Le 22 avril, la police opéra dans Paris une large rafle d’anarchistes. Le gouvernement, ce faisant, prenait une précaution inutile en vue du 1er Mai – inutile parce que la journée du 1er Mai est celle du Parti ouvrier et non celle des anarchistes, lesquels considèrent que réduire les revendications prolétariennes à une diminution dans les heures de travail, c’est rapetisser le problème de la question sociale. Cependant quarante arrestations furent ordonnées. Trente-six aboutirent.

Un des premiers anarchistes appréhendés fut Emile Pouget, l’administrateur et le rédacteur du Père Peinard. Il fut aussitôt remplacé dans ses fonctions de publiciste par le compagnon Henry Dupont, son collaborateur à l’occasion, et qui, dix jours auparavant, avait vu se rouvrir devant lui les portes de Mazas. Dupont se mit aussitôt à la besogne, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que cette besogne ne serait pas commode. Les difficultés s’annonçaient nombreuses, surtout les difficultés d’argent, la police ayant mis l’embargo sur les lettres chargées et les mandats-poste adressés au Père Peinard pour tout le temps que Pouget, administrateur, passerait en prison.

Il se débrouillait au petit bonheur quand il lia connaissance avec M. Maguez, un agitateur difficile à classer ; peut-être anarchiste, peut-être socialiste, peut-être réactionnaire, ayant en 1886 fondé au Quartier latin la République nouvelle en compagnie d’une vingtaine d’adhérents, et à coup sûr fort enthousiastes de la duchesse d’Uzès que sa prose a maintes fois célébrée. Ils causèrent. Henry Dupont racontait ses ennuis, la crise traversée par le journal d’Emile Pouget. Maguez s’intéressa vaguement à ses préoccupations ; mais deux ou trois jours plus tard, Dupont trouvait dans son courrier un billet l’invitant à se présenter chez la duchesse : « Champs-Elysées. — Deux heures. — Rapporter la présente lettre. »

A quelle impulsion obéissait l’ancienne trésorière du boulangisme ? Il serait assez malaisé de s’en rendre compte. Comme toutes les femmes qui ont touché à la politique, cette grande dame est atteinte d’une maladie incurable : la politique 3. Bien que sa première expérience ne lui ait guère réussi et que le général Boulanger ait payé ses généreux et spontanés services de la plus basse ingratitude, elle n’a certes point cessé de s’en occuper ni de s’y plaire. Sans doute elle aura voulu connaître, voir de près ce type nouveau, cet être mystérieux, ce croque-mitaine dont tout le monde s’entretenait à cette heure. Curiosité de femme. Ou docilité de mondaine aux goûts du jour. C’était le moment où la vicomtesse de Trédern, offrant un bal blanc, terminait ses invitations par cette mention alléchante : « Il y aura un anarchiste. »

Rendons cette justice à Mme d’Uzès qu’elle a fait, qu’elle fait constamment beaucoup de bien autour d’elle, sans hésiter, sans compter, avec un zèle qu’aucune déception ne décourage. Cette fois encore elle se montra tendre et bonne.

Le hasard la servait chichement. Au lieu de la confronter avec un théoricien de grande allure, un Reclus ou un Kropotkine, voire un Merlino ou un Malatesta, il lui envoya le simple Henry Dupont, un des plus humbles parmi les folliculaires de l’anarchie. Au surplus nous accordons volontiers qu’elle ne fut pas trop déçue, Henry Dupont professant carrément la théorie de la propagande par le fait de la dynamite, beaucoup plus semblable à un Francis 4 qu’à un Elisée Reclus.

La duchesse voulait voir un anarchiste ; le destin lui en envoyait un vrai. Par aventure, Dupont a de la tenue. Il oublia son vocabulaire sur le trottoir. Logiquement, en sincère Père Peinard, il aurait dû aborder la grande dame avec un discours dans ce genre-ci : « Gonzesse de la haute, j’ai reluqué ta babillarde et je m’amène dans ta piaule pour voir un peu de quoi il retourne… Dégoise-moi ça… Surtout, du bagout et pas de rouspétance. J’ouvre l’œil, nom de Dieu ! »

Non. Il fut très gentil. De son côté la duchesse se montra vraiment aimable, et les deux causeurs n’étaient pas réunis depuis cinq minutes que déjà ils avaient trouvé un terrain de parfait accord.

Ils vitupéraient le gouvernement.

Mme d’Uzès condamnait impitoyablement la République, le ministère, qu’elle rendait responsables des derniers événements.

« C’est horrible, ces explosions !

— Mais non, mais non, ripostait Dupont avec des gestes qui rassurent. »

La duchesse ne se rassurait pas. Si, si ! C’était horrible ! Mais à qui la faute ? Sinon à ce gouvernement de misérables qui ne faisait rien pour le peuple ! Elle eut le tact de ne point parler de Boulanger ni de ce qu’il eût fait, lui, pour le peuple si l’aventure de 1889 avait bien tourné. Elle devait savoir que l’anarchie, tout au moins ouvertement, s’était refusée au général.

« Assurément, cette malheureuse situation ne peut se prolonger indéfiniment. Les ouvriers se lasseront à la fin. Il y a quelque chose à faire. L’heure approche. Seuls, les gens intelligents le comprennent… Ainsi, tenez, moi, qui suis commerçante… » Mme d’Uzès partit de là pour affirmer qu’elle avait résolu la question sociale dans les coins du département de la Haute-Marne où se récolte son vin de Veuve Clicquot.

« La révolution dans le pays de Reims, c’est moi qui l’ai faite en admettant tous mes ouvriers à participer à mes bénéfices… Aussi ne songent-ils à aucune révolte, encore moins à dynamiter qui que ce soit ou quoi que ce soit. Ah ! si tout le monde agissait comme moi ! »

Dupont détourna la conversation vers le passé. On causa de la Vendée, dont la duchesse vanta l’antique et indestructible fidélité au roi.

« Oh ! fit Dupont, le roi, m’est avis qu’ils ne s’y intéressaient guère. Ils se sont battus surtout contre des gabelles, contre le fisc, contre l’impôt du sel… Les Vendéens, mais c’étaient des anarchistes comme nous !… »

Comptez donc des aïeux tombés à Quiberon ou fusillés dans les prairies d’Auray, au nom du droit divin, pour les entendre un beau soir comparés à Simon dit Biscuit !

Il y avait là pour la duchesse de quoi lui couper le souffle. Son sang ne fit qu’un tour. Mais elle reprit aussitôt assez d’empire sur elle-même pour se lever et indiquer ainsi à son visiteur que l’entrevue prenait fin. Comme Dupont se levait à son tour et la saluait, elle lui remit une enveloppe close en disant : « Veuillez accepter ceci pour vos compagnons malheureux et pour les familles des compagnons prisonniers. »

Dans l’avenue, Dupont fendit l’enveloppe d’un coup de pouce ; elle contenait un billet de 50 francs. Cet argent a reçu la destination indiquée par la donatrice : 25 francs furent distribués à des « copains » qui « refilaient la comète », le reste fut envoyé dans les prisons et aux parents des prisonniers.

Ravachol, alors prisonnier, en reçut-il sa part ? Quelques jours plus tard, nouvel envoi de la duchesse. 100 francs, cette fois.

Henry Dupont prit alors sa plus belle feuille de papier et écrivit à Mme d’Uzès : « Je vous accuse réception de votre aimable envoi. Il est bien entendu, Madame, que cet envoi n’aliène en rien ni ma liberté ni celle de mes camarades. »

Ce témoignage de reconnaissance mit fin à toute correspondance entre la duchesse et les anarchistes. Cependant la comparaison énoncée par Dupont à propos de la Vendée préoccupa Mme d’Uzès. Peu de temps après, elle chargea un publiciste de ses amis d’un travail d’étude sur la situation politique dans nos départements de l’Ouest et sur les forces anarchistes qui pouvaient s’y être développées ou organisées. Nous ignorons ce que cette enquête a révélé.