Un Livre noir

"Souvenirs sur la colonisation" (1935)

Félicien CHALLAYE

A la fin des années 1990, alors que l’on versait ici et là des larmes hypocrites sur les crimes (désormais estampillés « contre l’humanité ») de l’esclavage, cette publication et quelques autres contribuèrent à rouvrir le débat sur les crimes et méfaits tout aussi étendus du colonialisme et du néo-colonialisme
persistant qui forcent chaque année des centaines de milliers de personnes à quitter leur pays natal. Les causes en sont bien connues : la domination écrasante des multinationales exercée par l’entremise de régimes dictatoriaux ou barbares stipendiés, le pillage généralisé des ressources, l’accaparement ou la dévastation des terres, les guerres incessantes, la misère chronique…
Souvenirs sur la colonisation parut d’abord en 1935. Dans son style limpide, le vieil anticolonialiste Félicien Challaye, ancien secrétaire de Brazza, y dressait un terrible tableau des horreurs du colonialisme ordinaire, notamment du travail forcé qu’il jugeait « sous certains rapports, pire que l’esclavage ». A toutes fins utiles, nous republions ces textes à l’heure où des fractions de la jeunesse des Etats européens issues de l’immigration cèdent aux sirènes mortifères du néo-fascisme djihadiste, croyant y trouver le moyen d’une revanche contre les injustices subies hier par leurs parents et par eux-mêmes encore aujourd’hui.

Nombre de pages : 262

Prix : 12.50

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Un Livre noir

Félicien Challaye  :
un pionnier de l’anticolonialisme

Le nom de Félicien Challaye n’évoque plus grand chose aujourd’hui. Pourtant, ce professeur de philosophie, né dans les premières années de la III e République et mort un an avant Mai 68, participa à de multiples combats menés par la gauche, du début du siècle aux années 1930, avant de suivre une évolution déconcertante durant la Seconde Guerre mondiale par ses prises de position en faveur de la collaboration. Toutefois, elles ne doivent pas faire oublier que bien avant 1914, Félicien Challaye fut un des très rares militants qui, au sein du mouvement socialiste, puis de la SFIO, s’engagea dans le combat anticolonialiste auquel il resta fidèle durant sa longue existence.
Né à Lyon le 1er novembre 1875, fils d’un comptable et d’une directrice d’école professionnelle, Félicien Challaye entre en 1894 à l’Ecole normale supérieure dans la même promotion que Charles Péguy avec qui il se lie et qui contribue à le gagner au socialisme 1. Reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1897, F. Challaye fait son service militaire à Romans dans la Drôme puis, en 1898-1899, part étudier à l’université de Berlin. Ensuite, ayant bénéficié d’une bourse de la Fondation Albert-Kahn 2, de septembre 1899 à août 1901, il effectue en deux voyages un vaste périple autour du monde : tout d’abord d’Angleterre, vers l’Egypte, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Puis, lors d’une nouvelle croisière, il visitera Java, l’Indochine française, la Chine du Sud et le Japon qu’il a « aimé particulièrement ». Il aurait été expulsé de Vladivostock par la police du tsar au moment où il se proposait de revenir par la Sibérie ; c’est pourquoi il serait rentré par les Etats-Unis 3.
Comme il devait l’écrire bien plus tard dans ses Souvenirs sur la colonisation cette expérience est décisive : « Je croyais que la colonisation est une entreprise humanitaire destinée à faire progresser des peuples de race inférieure au contact de la civilisation blanche (mais) quelques expériences au cours de mon premier voyage ont suggéré mes premiers doutes sur la valeur humaine du régime colonial ». A son retour, il publie dans les Cahiers de la Quinzaine 4 de C. Péguy plusieurs lettres envoyées à ce dernier lors de ce voyage, ainsi que le récit de certains épisodes auxquels il a assisté. Ces textes dénoncent les brutalités de l’administration en Indochine ainsi que le colonialisme à Java.
A cette date, le régime colonial lui semble encore « inévitable » et c’est plus ses méthodes qu’il condamne que son principe même.
Toutefois, au début du siècle, la seule dénonciation des méfaits du colonialisme est encore rarissime, y compris chez les socialistes et les anarcho-syndicalistes de la CGT. Sur ce point F. Challaye est un précurseur. On ne trouve guère que sous la plume d’un autre socialiste, Paul-Louis, exact contemporain d’ailleurs de Challaye, une dénonciation analogue dans un ouvrage paru en 1905, Le Colonialisme 5. On peut également citer les écrits du républicain d’extrême-gauche Paul Vigné (dit Vigné d’Octon), proche des socialistes, puis socialiste à partir de 1910, ainsi que La Guerre sociale, dans lequel il publia d’ailleurs plusieurs de ses articles 6. Mais dans leur ensemble, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les forces de gauche ne se manifestent guère par leur anti-
colonialisme.
Jusqu’à cette date existe au contraire en France « un consensus inexprimé 7 » au sujet du fait colonial. Face à une droite pragmatique et soucieuse de ses intérêts se dresse une « gauche assimilatrice », civilisatrice, sûre de son bon droit. Assurément, la tradition anti-esclavagiste initiée par les Encyclopédistes, et poursuivie en 1848 avec Victor Schoelcher, a trouvé ses défenseurs parmi des écrivains aussi différents que Guy de Maupassant, Pierre Loti, Léon Bloy, Roger Martin du Gard et André Gide, ainsi que chez quelques militants parmi lesquels F. Challaye 8. Mais au sein du Parti socialiste bien plus nombreux sont ceux qui, au nom d’un modèle de civilisation qu’ils jugent plus évolué et dont ils veulent faire bénéficier l’humanité tout entière, justifient le colonialisme. Jean Jaurès, Francis de Pressensé, socialiste et président de la Ligue des droits de l’homme, de 1903 à sa mort en 1914, ultérieurement Léon Blum en 1925, et bien d’autres moins connus, tous s’accordent sur ce point : ils jugent supérieur le modèle occidental de civilisation, qu’ils se reconnaissent le droit et le devoir d’inculquer aux peuples, nécessairement inférieurs, qui ne sont pas encore arrivés à ce stade.
La situation n’est guère différente au sein de l’Internationale socialiste. Même s’ils parlent d’égalité des races, les socialistes sont persuadés de la supériorité des Blancs. Lors du congrès de l’Internationale socialiste tenu en 1900 à Paris est énoncée une condamnation générale du colonialisme. Dans les rangs du socialisme s’opère ensuite une diversification entre ceux qui dénoncent l’impérialisme et le colonialisme, et ceux qui s’affirment en faveur d’une « politique coloniale socialiste positive ». L’aggravation de la tension internationale – les révoltes à Madagascar, au Congo, dans le Sud-Ouest africain et au Tonkin – contraint les socialistes à approfondir leur réflexion lors du VII e congrès de l’Internationale à Stuttgart, en 1907. Pour certains, tels l’Allemand David, l’idée colonisatrice est une des composantes du but universel de civilisation et de progrès poursuivi par le socialisme. Défendant une position médiane, Vandervelde, MacDonald, Jaurès et Bernstein envisagent la possibilité d’aspects positifs dans le système colonial qu’ils distinguent soigneusement de la « barbarie coloniale » ; enfin, une aile gauche autour de Karl Kautsky récuse totalement toute réalité colonisatrice qui ne peut en rien contribuer au développement des pays « arriérés ». En définitive, le congrès se rallie à cette dernière position mais à une faible majorité (128 voix contre 107), ce qui témoigne bien de l’absence de tout accord de fond sur cette question dans les rangs du socialisme international 9.
Après avoir enseigné la philosophie en 1901 à Laval où il a participé à la création d’une Université populaire, puis à Evreux, Challaye se fixe à Paris en 1903 10. Dans ces mêmes années, il s’engage plus avant dans le combat anticolonialiste : remarqué par un journaliste au Temps, Paul Bourde, qui a lu ses premiers écrits parus dans les Cahiers de la Quinzaine, il est, en 1905, recommandé à l’explorateur Savorgnan de Brazza, chargé par le ministre des Colonies d’enquêter sur une série de scandales survenus au Congo français. Avec Savorgnan de Brazza, Challaye quitte Marseille en avril 1905 et, malgré l’obstruction de l’administration coloniale, il découvre la réalité quotidienne du Congo : pillages, exploitation des populations en toute impunité par les colons. Brazza meurt inopinément quelques mois plus tard le 16 septembre et Challaye doit faire face, seul, aux défenseurs du colonialisme 11.
En février 1906, il publie dans les Cahiers de la Quinzaine, avec une préface de Péguy, les notes qu’il a prises durant ce voyage : il y dénonce les crimes commis envers les indigènes par les compagnies concessionnaires aidées par une administration complice. Dès lors, « désigné à la vindicte des coloniaux 12 », Challaye n’en poursuit pas moins sa critique du système colonial. En 1909, il étudie la condition des indigènes du Congo ainsi que la situation générale de cette colonie 13. En 1911, il publie dans La Revue du mois, un article « Politique internationale et journalisme d’affaires » dans lequel il prend à partie, à propos de l’affaire de la N’Goko Sangha, compagnie concessionnaire au Congo français, le journaliste, rédacteur de politique étrangère au Temps, André Tardieu 14.
En ces années d’avant-guerre, Péguy se rapproche des nationalistes notamment sur la question marocaine ; aussi Challaye prend-il ses distances avant de rompre avec lui en 1913, en soutenant l’humanisme et l’internationalisme de Jaurès. Au même moment, il s’intéresse de plus en plus aux problèmes internationaux, auxquels il consacre de nombreux articles.

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Durant la Première Guerre, Challaye croit d’abord « sans l’ombre d’un doute à une agression forcée de l’Allemagne 15 » et se déclare en faveur de l’Union sacrée. Mobilisé, blessé, décoré, il évolue peu à peu vers le pacifisme tout en poursuivant sa réflexion anticolonialiste. En 1917, il publie aux éditions Larousse un Japon illustré auquel il travaille depuis des années. Remarqué pour cette raison par le gouvernement, il est désigné pour être envoyé en Chine et au Japon. A l’initiative d’un parlementaire, Franklin-Bouillon, le gouvernement a en effet décidé l’organisation de cette mission afin de resserrer les liens diplomatiques avec ces deux pays. Fin juin-fin septembre 1917, Challaye est au Japon, puis, de la fin octobre à la fin décembre de la même année, il séjournera en Chine. En 1919, il repart trois mois en Chine et trois mois au Japon 16. Entre-temps, il se sera rendu en Indochine française en 1918-1919 ; enfin, il visitera la Tunisie, en 1934, où il rencontrera Habib Bourguiba avec qui il restera lié durant une trentaine d’années 17. Désormais, les combats anticolonialiste et pacifiste iront toujours de pair chez lui. Cependant, à partir des années 1930, le pacifisme occupera une part prépondérante.
Après un bref passage (1920-1923) au Parti communiste, Challaye milite dans deux petites formations créées successivement par des dissidents de ce parti : l’Union socialiste-communiste (fondée en 1923), puis le Parti d’unité prolétarienne (1930). S’il a quitté les rangs du PC – il refuse la tutelle que, dès cette époque l’Internationale communiste commence à lui imposer –, il n’en devient pas pour autant anticommuniste : on le retrouve en 1927, lors de leur fondation, parmi les Amis de l’Union soviétique. Avec sa femme, il adhère au Cercle de la Russie neuve, créé au même moment, qui se transforme ensuite en Association pour l’étude de la civilisation soviétique (APECS) 18. Challaye est également membre de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale qui, lors de sa création, également en 1927, succède à la Ligue pour la défense des indigènes à laquelle il a auparavant appartenu. Poursuivant son action militante à la Ligue des droits de l’homme – il fera partie de son Comité central – il se rallie à la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP) dès sa constitution en 1931. Deux ans plus tard, enfin, on trouve Challaye parmi les initiateurs du Comité d’amnistie et de défense des Indochinois.
En cette fin des années 1920, l’anticolonialisme et la dénonciation du fait colonial, toujours minoritaires, tendent néanmoins à connaître une plus grande audience : en témoignent le questionnaire envoyé par le Bureau international du travail (BIT) aux divers gouvernements dans le cadre de la préparation de la Conférence internationale sur le travail forcé, tenue en 1929 et 1930 19, les positions
prises par André Gide et enfin plusieurs initiatives de la IIe et de la IIIe Internationales.
Parti au Congo le 14 juillet 1925 « pour son plaisir », A. Gide revient en France en juin 1926. Ce voyage qui « s’inscrit à l’origine dans une tradition littéraire bien établie, celle du grand écrivain faisant partager à ses lecteurs le regard délicieusement neuf qu’il porte sur une réalité étrange et exotique 20 » contribue à jeter Gide dans le domaine politique qui lui était resté jusqu’alors étranger. Il découvre la condition misérable des Noirs ainsi que les exactions des compagnies concessionnaires. Bouleversé, il décide à son retour de publier Voyage au Congo (1927) 21, suivi de Retour du Tchad (1928) 22, ouvrages qui sans remettre explicitement en cause le système de la colonisation sont un réquisitoire contre ses méthodes en Afrique. Ce mouvement de révolte contre les réalités coloniales annonce celui qui, à partir de 1931-1932, amènera Gide à condamner le capitalisme et à adhérer, pour quelques années, au communisme 23.
Chez les communistes, l’action anticoloniale est subordonnée à la stratégie plus générale de la IIIe Internationale. Au début des années 1920, les dirigeants de l’Internationale communiste ont avant tout porté leur attention sur les affaires européennes : les bolcheviks ne se sont intéressés que de façon épisodique aux mouvements révolutionnaires et d’émancipation nationale dans les pays coloniaux. Certes, le congrès de Bakou tenu en septembre 1920 s’était adressé « aux peuples opprimés » mais cette initiative était restée sans lendemain. A partir de 1925, l’intérêt des communistes pour les questions coloniales grandit. Tout d’abord au Maroc contre la guerre du Rif où Abd-el-Krim, chef des tribus rebelles, après avoir vaincu en septembre 1924 les troupes espagnoles, mène une guérilla contre l’armée française. Le PC se solidarise alors avec lui puis, après avoir publié dans L’Humanité du 4 mai 1925, un appel contre la colonisation et pour la fraternisation, il crée un Comité d’action contre la guerre du Rif. En dépit d’une propagande active, cette campagne ne rencontre qu’un succès limité, preuve de la difficulté qu’il y a à défendre l’anticolonialisme, y compris chez les militants.
Avec l’essor révolutionnaire que connaît la Chine à partir de 1926 et les espoirs mis par les dirigeants de l’IC vis-à-vis du Kuomintang, l’intérêt du mouvement communiste pour la situation des peuples colonisés se développe. L’IC cherche alors à se rapprocher des mouvements nationalistes en Chine, au Mexique, en Indonésie, en Inde, etc., en créant en février 1927 à Bruxelles, la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale. L’entregent de ce propagandiste de génie qu’est le communiste allemand Willy Münzenberg 24 est pour beaucoup dans la constitution de cette organisation ; lors de son congrès de fondation, elle est capable de réunir, outre de nombreux militants européens, de futurs responsables politiques tels que Jawaharlal Nehru, Haya de la Torre, Messali Hadj et Lamine Senghor. Mais ces débuts restent sans lendemains. Trop tributaire des fluctuations politiques de l’IC, l’audience de la Ligue contre l’impérialisme s’étiole très vite ; elle ne mène plus grande activité après son IIe congrès, tenu à Francfort en 1929. Toutefois la section française de cette organisation se survivra jusqu’en 1934. Fort vraisemblablement, Challaye, en désaccord avec le sectarisme du discours communiste et son agressivité à l’égard de la social-démocratie, en a quitté les rangs depuis 1929 25.
Il y a certainement plus qu’une coïncidence dans le fait que, un an seulement après la création de la Ligue contre l’impérialisme, l’Internationale ouvrière socialiste (IOS) 26 discute à son tour des questions coloniales. Vingt et un ans se sont écoulés depuis le congrès de Stuttgart lorsqu’en 1925 l’IOS décide de mettre à l’ordre du jour de sa prochaine rencontre la question coloniale. Une Commission coloniale est constituée en 1926 afin de préparer un rapport pour le IIIe Congrès ; elle envoie aux partis affiliés un questionnaire portant « sur la situation actuelle par rapport à la politique des gouvernements dans les colonies », ainsi que sur « la tactique du Parti socialiste en ce domaine ».
A partir des réponses obtenues est établie une synthèse qui est adoptée au IIIe congrès de l’IOS (Bruxelles, 1928). Représentant le point de vue officiel du socialisme sur la question coloniale, ce document ne sera pratiquement suivi d’aucun effet : il faudra attendre la fin des années 1950, pour voir le mouvement socialiste réfléchir aux problèmes coloniaux dans le contexte évidemment tout différent de la décolonisation.
Si l’IOS dénonce la politique coloniale, qui signifie pour les indigènes dépossession, pillage éhonté, exploitation au profit des métropoles, elle ne la condamne pas entièrement : cette politique a été « le point de départ d’une évolution (…) rendant (les peuples colonisés) accessibles à des idées démocratiques, nationales et sociales modernes » qui leur a permis d’accéder à des stades de développement divers. L’IOS distingue ensuite deux pôles. Dans le cas de peuples de vieilles civilisations, le colonialisme a pu jouer un rôle progressif en favorisant l’apparition de mouvements nationaux devenus capables de se libérer des jougs étrangers. Inversement, les peuples colonisés se trouvant « avant la domination étrangère à un stade d’évolution très primitif » ne peuvent encore se passer de cette domination : la disparition du fait colonial entraînerait « la régression à une barbarie primitive (…), l’assujetissement des masses du peuple à la domination, soit d’une majorité de colons blancs, soit de despotes et féodaux indigènes ». Entre ces deux situations extrêmes existent de nombreuses nuances. Aussi, pour les peuples coloniaux ayant atteint « la condition d’une civilisation moderne », il faut mettre en avant
le mot d’ordre de libération complète du « joug étranger » et soutenir leur revendication à l’indépendance. Pour les peuples coloniaux n’ayant pas encore atteint ce stade, l’IOS demande « une protection efficace contre l’oppression et l’exploitation, une éducation systématique dirigée vers la préparation de l’indépendance de ces peuples et, en même temps, l’extension de leur autonomie administrative poussée progressivement jusqu’à la complète autonomie définitive 27 ».
Cet effort d’analyse de l’organisation socialiste est resté sans lendemain et n’a pas eu d’incidences réelles : le IVe congrès de l’IOS, tenu à Vienne en 1931, le dernier jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, est muet sur les problèmes coloniaux. Toutefois, ceux-ci seront à nouveau évoqués en 1935 à l’occasion de la guerre d’Ethiopie, puis, l’année suivante, avec l’arrivée au pouvoir des Fronts populaires en France et en Espagne. En 1931, les idées que Challaye continue de défendre en matière de décolonisation restent encore minoritaires au sein de la Ligue des droits de l’homme qui consacre à ce sujet une partie des travaux de son congrès. Challaye s’oppose à toute notion de colonisation qui, selon lui, bafoue le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ne peut être qu’un instrument au service des puissances financières et maintenir un état de guerre larvée. Inversement, pour la majorité de la Ligue, la colonisation étant un fait inévitable, il est préférable qu’elle soit réalisée par les républicains. Victor Basch, son président, n’avait pas dit autre chose l’année précédente où, lors du congrès de 1930, il déclarait, sous les applaudissements, préférer « le résident général de France (au) représentant de Mussolini 28 ». En 1935, Challaye reprend et synthétise un certain nombre de ses écrits antérieurs dans ses Souvenirs sur la colonisation 29.

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Depuis 1931, Challaye s’est orienté vers un pacifisme de plus en plus « intégral ». Dans la revue La Paix par le droit, il s’affirme en faveur de « la paix sans aucune réserve » en reprenant à son compte la notion de « pacifisme intégral » défendue quelques mois plus tôt en février 1931 dans les mêmes colonnes par J. Hadamard. En face du problème de la guerre et de la paix, Challaye distingue « trois attitudes possibles » : « les bellicistes (…), ceux qui proclament la guerre moralement bonne », « les belli-pacifistes (…) qui jugent la paix supérieure à la guerre mais considèrent la guerre comme nécessaire en certaines circonstances », et enfin « les pacifistes qui condamnent la guerre absolument, quelles que soient les circonstances, et réclament la paix par tous les moyens, la paix sans aucune réserve ». Challaye se range parmi ces derniers parce que « les maux de la guerre l’emportent infiniment sur les inconvénients de n’importe quelle autre solution appliquée aux conflits entre les peuples ». Il rappelle les désastres provoqués par la Première Guerre mondiale (1 400 000 morts français, 3 millions de blessés, des mutilés, des souffrances innombrables) et envisage les massacres qui résulteraient d’une guerre future. Il réfute ensuite les arguments employés par les « belli-pacifistes » pour justifier certaines guerres : ni la sauvegarde de l’indépendance coloniale ni même le droit à l’insurrection des peuples colonisés ne peuvent, selon Challaye, justifier une guerre 30.
Ce raisonnement s’explique par le traumatisme résultant du souvenir de la Grande Guerre, le raidissement d’analyses déjà anciennes et l’incompréhension des grandes lignes de la politique européenne. Comme la plupart des responsables politiques du début des années 1930, Challaye ne voit pas les conséquences internationales de l’arrivée de Hitler au pouvoir ; ensuite il se fige sur des positions de plus en plus dogmatiques. Aussi est-il amené à privilégier un pacifisme qui, à l’inverse de la politique de fermeté prônée par les antifascistes à l’égard de Hitler et de Mussolini, va peu à peu rechercher le compromis, un terrain d’entente avec eux, au nom des intérêts supérieurs de la paix. Après avoir dénoncé en 1935 le Pacte franco-soviétique, Challaye démissionne en 1937 du Comité central de la Ligue des droits de l’homme. Il désapprouve la carence de la Ligue sur la question du colonialisme, l’abandon de ses conceptions pacifistes sur l’organisation de la sécurité collective, son attitude à l’égard de la guerre d’Espagne, des procès de Moscou et de l’Allemagne hitlérienne 31.
En septembre 1938, Challaye est un ardent munichois. Il accepte même en pleine crise de Munich une invitation du Front allemand du travail. De ce bref séjour, il rapporte une image relativement positive de l’Allemagne hitlérienne. S’il émet des réserves sur la situation faite aux Juifs, il décrit surtout un pays en plein essor qui a jugulé le chômage et qui construit de grandes autoroutes. Il constate chez tous les Allemands « une évidente volonté de rapprochement avec la France » en réfutant l’idée que « les dirigeants de l’Allemagne actuelle aient besoin de la guerre ou de la perspective de la guerre pour grouper autour du führer des masses fanatisées ». La reconstruction dans laquelle est aujourd’hui engagée l’Allemagne a, selon le militant pacifiste, d’abord besoin de la paix 32.
Cette cécité vis-à-vis de l’hitlérisme amène Challaye à défendre ensuite, après la défaite française, l’occupation du pays par l’Allemagne et la mise en place du régime de Vichy, la nécessité d’un rapprochement franco-allemand dans les journaux totalement gagnés à la collaboration avec les nazis, tels que l’Atelier et Germinal. Et ce jusqu’en juillet 1944. Aussi, à la Libération, ses œuvres sont-elles frappées d’interdiction par le Conseil national des écrivains. Durant cette période dangereuse pour lui, avec la vieille militante socialiste et pacifiste, Marcelle Capy, Challaye est hébergé en Normandie, à Auberville 33, chez un autre militant pacifiste, Emile Bauchet, l’ancien secrétaire administratif de la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP) 34, L’aveuglement de Challaye est total mais son honnêteté, sa sincérité et son désintéressement ne peuvent être mis en doute. Il n’a dénoncé personne. C’est sans doute la raison pour laquelle, cité à comparaître le 14 octobre 1946, devant la 6e Chambre civique de Paris pour y répondre de ses écrits durant l’Occupation, il est acquitté. Certains de ses anciens élèves – parmi eux le philosophe juif Michel Alexandre, un des initiateurs du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, profondément pacifiste également dans les années 1930 –, des résistants, sont venus témoigner en sa faveur en rappelant ses nombreux combats, en particulier en faveur des peuples opprimés 35.

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Dans les années qui suivent, tout en publiant des ouvrages sur Bergson, Freud et Péguy 36, Challaye poursuit sa défense du pacifisme tout en se réclamant à maintes reprises de la non-violence de Gandhi. En 1951, il s’associe à la création du Comité national de résistance à la guerre et l’oppression (CNRGO) qui, sous l’impulsion d’Emile Bauchet, se fixe pour but le regroupement de toutes les forces du pacifisme ; Challaye préside une séance du Congrès international organisé par ce Comité à Paris, les 1er et 2 décembre 1952, auquel assistent un pacifiste comme Robert Jospin et un anticolonialiste comme Marceau Pivert. Challaye écrit de nombreux articles dans l’organe de ce Comité, La Voie de la paix, qui commence à paraître le 15 janvier 1951. Il y collabore avec régularité jusqu’en 1964 au moins et réaffirme sa profession de foi anticolonialiste 37 en saluant, par exemple, en 1957 « la montée de l’opposition à la guerre d’Algérie 38 ».
Surtout, il continue de défendre son pacifisme intégral avec la même énergie qu’auparavant en écrivant par exemple en 1954 : « Le pacifisme peut être une religion. Il est la religion de certains d’entre nous. Il est ma religion » 39. Sous sa plume apparaissent, deux fois au moins, des
formulations ambiguës que l’on retrouve dans les mêmes colonnes, développées beaucoup plus longuement par le père du négationnisme, Paul Rassinier 40. Pacifiste, ce dernier écrit également dans La Voie de la paix, depuis ses débuts. Dans un article, publié en 1951, Challaye cite le cas du juge Radhabinode Pai, de la Haute Cour de Calcutta, qui a représenté l’Inde au Tribunal de Tokyo où ont été jugés « les soi-disant criminels de guerre ». Ce juge a démissionné de ses fonctions « en dénonçant cette parodie de justice, comme j’ai ici même [dans les colonnes de La Voie de la paix, m. d.] en avril 1951 dénoncé la parodie de justice de Nuremberg 41 ».
En 1957, après avoir affirmé de façon solennelle qu’en face des antisémites de toutes nuances « il se proclame philosémite », Challaye s’interroge sur les raisons ayant provoqué la Seconde Guerre mondiale. Il développe une analyse également proche de celle développée par P. Rassinier et d’autres antisémites : « Etudiant les origines de la guerre de 1939, je n’ai pas pu ne pas constater le rôle joué alors par des israélites influents, notamment en France et aux Etats-Unis. Ils ont méthodiquement cherché à détruire par la force conjuguée de l’armée française, de la marine britannique, des aviations soviétique et américaine, l’Etat hitlérien qui persécutait si cruellement leurs coreligionnaires. (…) La Deuxième Guerre mondiale est sortie non de la politique de Munich mais de l’abandon de cette politique. (…) La guerre voulue par un certain nombre de juifs notoires, soi-disant dans l’intérêt des masses juives, a fini par être pour celles-ci la pire des calamités 42 ».
Jusqu’à la fin de ses jours, Challaye restera fidèle à ce pacifisme. Il l’expose une dernière fois dans les colonnes de La Voie de la paix, à l’occasion du banquet qu’elle a organisé le 7 novembre 1965 pour ses 90 ans 46. Ce principe constitue le second pilier de sa vie, le premier étant « la philosophie, la libre philosophie », le troisième la décolonisation et le quatrième « l’aspiration à une religion universelle et au bonheur qu’elle peut apporter 44 ». Challaye meurt le 26 avril 1967 « après trois semaines d’atroces souffrances 45 ».
Il ne semble pas, toutefois, qu’à la fin de sa vie Challaye ait consacré à la dénonciation du colonialisme la même énergie qu’il y avait mise, de l’orée du siècle au début des années 1930. Il y a là un certain paradoxe. Challaye eut longtemps des positions en avance sur son temps et les défendit avec courage. Au-delà de ses multiples engagements, ses prises de positions anticolonialistes constituèrent durant plus de trois décennies le fondement de sa pensée et de son action politiques. Puis, peu à peu, ce fut le pacifisme autour duquel s’organisa fondamentalement son militantisme ; passé les années 1940-1944, même s’il réaffirma son anticolonialisme jusqu’à sa mort, ce ne fut plus avec la même force.
Au moment même où la décolonisation battait son plein, Challaye suivit avec attention les grands combats qui furent alors menés contre les guerres d’Indochine et d’Algérie. Mais, moins en raison de son âge – il resta fort actif quasiment jusqu’à la fin de ses jours – que du fait que, dans les milieux de gauche, il était marginalisé et sans doute déconsidéré par les positions qu’il avait prises de 1940 à 1944, ce précurseur de l’anticolonialisme ne pouvait plus guère aspirer à jouer un rôle au moment où ce mouvement, en dépassant le cadre étroit de quelques intellectuels, devenait une force politique réelle. De plus, son pacifisme intégral, son refus de toute action violente ne pouvaient que le paralyser et le marginaliser davantage. A l’inverse, le pacifisme d’après-guerre de Challaye, hérité de celui des années 1930, de l’esprit de Munich et que l’on retrouva souvent lié sous des formes diverses à la collaboration 46, resta bien marginal en ces décennies 1950-1960.
Toutes ces raisons expliquent l’oubli dans lequel est tombé aujourd’hui Félicien Challaye. Si son pacifisme lui fit prendre des positions ambiguës qui le menèrent bien loin de la sensibilité politique dont il se réclamait, son combat d’avant-garde et courageux en faveur de l’anticolonialisme mérite d’être pleinement reconnu de nos jours.

Michel Dreyfus
Directeur de recherches au CNRS

NOTES :

1. Sauf indication contraire, les éléments biographiques concernant Félicien Challaye et sa femme Jeanne proviennent des deux notices qui leur ont été consacrées par Nicole Racine et M. Dreyfus in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF) sous la dir. de J. Maitron et C. Pennetier, Ed. Ouvrières, t. 22 (1984), pp. 47-50.
2. Auquel il devait rendre hommage soixante ans plus tard. Cf. Challaye, « Un précurseur du mondialisme : Albert Kahn », La Voie de la paix, n° 100, 30 juin 1960. Sur La Voie de la paix, cf. p. 16.
3. E. Bauchet, « Les pacifistes en deuil. Félicien Challaye », La Voie de la paix, n° 177, juin 1967.
4. Dans le numéro publié en janvier 1902.
5. Cf. sa biographie in DBMOF, op. cit., t. 14 (1976) par J. Raymond.
6. Cf. sa biographie in DBMOF, op. cit., t. 15 (1977), par J. Sagnes.
La Sueur du burnous (1911) a été réédité par Les Nuits rouges en 2001. Une sélection d’articles de La Guerre sociale a paru aussi en 1999 à cette enseigne (voir Bibliographie).
7. Comme l’écrivent J-P. Biondi et G. Morin, Les Anticolonialistes (1881-1962), R. Laffont, 1992, p. 12.
8. Sur ce point, je suis J. P. Biondi et G. Morin.
9. G. Haupt, M. Rebérioux, « L’attitude de l’Internationale » (sur la question coloniale), Le Mouvement social, n° spécial : Le socialisme et la question coloniale avant 1914, n° 45, oct.-déc. 1963.
10. Il continuera d’enseigner la philosophie ensuite et sera, de 1919 à 1937, professeur au lycée Condorcet à Paris.
11. Cf. également sur ce voyage, ainsi que le précédent, le discours prononcé par Challaye lors de son 90e anniversaire, in la Voie de la paix, n° 160, nov.1965.
12. J.P. Biondi, G. Morin, Les Anticolonialistes…, op. cit., p. 72.
13. Challaye, Le Congo français. La question internationale du Congo, 1909.
14. Il reprendra ces accusations dans un livre, Un apprenti dictateur : André Tardieu, Ed. de la Révolution prolétarienne, 1930, réédité en 1932 et 1934 à la Librairie du travail.
15. Challaye, « La commémoration. Quelques réflexions sur un triste anniversaire », La Voie de la paix, n° 145, août 1964.
16. Challaye, « Reconnaissance de la Chine populaire », La Voie de la paix, n° 139, janv. 1964. Dans cet article, Challaye, après avoir salué la reconnaissance de la Chine populaire par le général de Gaulle, livre également un certain nombre de souvenirs personnels.
17. Challaye, « Merci Habib Bourguiba », La Voie de la paix, n° 105, 5 mars 1961. Lors de la venue de Bourguiba à Paris, début 1965, les deux hommes se rencontreront et vérifieront la solidité de leur amitié.
18. Tous deux quittent l’APECS en 1935 en signe de protestation contre la nouvelle orientation de l’URSS qu’ils jugent militariste.
19. Cf. pp. 167.
20. P. Lepape, André Gide. Le messager, Seuil, 1997, p. 334.
21. A. Gide, Voyage au Congo. Carnet de route, Paris, 1927.
22. A. Gide, Le Retour du Tchad, suite du voyage au Congo. Carnets de route, Paris, 1928.
23. N. Racine, « A. Gide », DBMOF, op. cit., t. 29 (1987), pp. 344-350.
24. W. Münzenberg. 1889-1940. Un homme contre, Colloque international d’Aix-en-Provence, sous la dir. de S. Roche, Temps des Cerises, 1993.
25. « La Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale », textes présentés et annotés par M. Dreyfus, Communisme, n° 2, 1989,
pp. 49-71. Jeanne Challaye avait écrit un article dans le premier numéro du Bulletin de la Ligue.
26. Nouveau nom de l’Internationale socialiste après 1923.
27. Cf. à ce sujet O. Join-Lambert, « La Deuxième Internationale et la question coloniale », in Internationalisme et Inte